Extrait

À nouveau, le rayon lumineux sort de mon troisième œil, ce qui me permet d’apercevoir, juste en face de moi, une frêle adolescente aux longs cheveux châtain lisses, dont une frange cache le front. Dans l’échancrure de son chemisier à dessins psychédéliques, je distingue un sous-pull noir à col roulé. L’anachronisme de son jeans pattes d’éléphant me fait sourire. Un grand collier de perles blanches descend jusqu’au plexus solaire.

Je reste figée, étonnée, bouche bée : je me trouve bel et bien face à ma mère !

Je ne l’ai forcément pas connue dans les années seventies. Néanmoins, je peux affirmer avec certitude me trouver en présence de ma génitrice. Dans mon for intérieur, je lui ai souvent reproché de cacher ses émotions. Pourtant, en ce moment ‒ sans l’ombre d’un doute ‒, je ressens sa détresse, sa honte, sa culpabilité et sa solitude, ce qui m’amène à repenser au rêve de cette nuit. De fait, elle me confie tout de go :

— Bonjour Amélie, je m’étais juré de ne jamais révéler cet épisode de ma vie. Mais les circonstances changent et je suis prête à te le raconter à présent.

Sa confession tombe comme un couperet. Déjà fragilisée, ma gorge se serre et des larmes bienfaisantes roulent sur mes joues à l’énoncé de ce viol. La pénombre de l’endroit ajoute encore au caractère glauque de cet aveu sans nul doute difficile, qui me paralyse.

Mais quelle est cette impulsion soudaine qui m’extrait de ma tétanie ? Je m’approche de maman. Je prends cette fille malingre dans mes bras. Je la berce et prononce des mots doux sans queue, ni tête, juste avec l’intention de la rassurer, de la consoler. Juste avec l’envie de lui dire : « Je suis là ».

Un rayon de soleil inonde et réchauffe notre couple enlacé, souriant entre nos pleurs. Nous nous étreignons, nous nous accrochons l’une à l’autre avec encore plus de force et d’amour. L’expression « avec encore plus d’amour et de pardon » décrit parfaitement nos intentions. Nos blessures se lavent dans le courant de Fluvivant. C’est comme si l’eau et le feu du soleil nous inondaient de leurs bienfaits.

Combien de temps restons-nous unies dans l’abstraction de l’espace-temps ? Je ne sais, mais ce moment d’une immense paix reste gravé dans mon cœur, comme un cadeau de la Déesse.

Puis, comme elle est apparue, l’adolescente disparaît.

À partir de l’endroit où je me trouve, la faille se rétrécit encore, tandis que la dénivellation du terrain s’accentue. Il ne m’est plus possible de suivre le ruisseau qui rugit et vrombit dans un tumulte qui se répercute en écho vers le haut. Le chemin devient une corniche étroite et, comble de malchance, il pleut !

Le danger est évident ; l’entreprise frise même le suicide. Pourtant, curieusement, je ne ressens pas la peur. J’avance pas à pas, précautionneusement, avec Achillée sur les talons. Nous sommes très vite mouillées jusqu’aux os.

Soudain, ce qui était à craindre se produit : nous arrivons dans un cul-de-sac. Cette fois, la falaise se dresse inexorablement devant nous. Infranchissable. Par bonheur, une nouvelle anfractuosité nous procure un abri. Mieux encore, des écorces de bouleau et du bois sec nous permettent de nous réchauffer près d’un feu et de passer la nuit au sec. Certes, demain est un autre jour, mais Déesse, comment vais-je franchir ce ravin et poursuivre ma route ?

À nouveau, les cauchemars surviennent, entrecoupés de moments d’insomnie, de maux de crâne et de multiples courbatures. La pluie continue à crépiter, accompagnée du vent qui s’en donne à cœur joie dans ce goulot étroit.

Je me sens seule, abandonnée, terrifiée. J’envisage sérieusement de redescendre mais, dans ce cas, « elles » vont m’en vouloir, me juger faible et incapable de tenir un engagement. La farandole de ces pensées tourne et retourne dans ma tête.

À ce moment, Dame Vétiver s’assied à côté de moi. Je ne l’ai ni entendue ni vue entrer dans mon pauvre abri. Elle me prend contre elle et me berce doucement, telle une enfant. Je me reconnecte à la sensation de sécurité ressentie dans les bras de Terre-Mère, et me dépose dans ses bras. Cet état d’abandon me permet de conscientiser l’un de mes fonctionnements.

Le constat s’avère extrêmement douloureux, et il me procure un goût amer. Dans le même temps, une douleur brûlante comme un coup de poignard surgit dans ma nuque, et une tension extrême entre les omoplates m’empêche d’inspirer. Je suis mal… Je suffoque…

J’ai tant besoin de sécurité ! Je me sens victime des autres, des événements, de mon environnement. Ballotée tel un fétu de paille, je subis sans cesse. J’essaye dans une course effrénée de plaire aux autres, mais ceux-ci me rejettent dès que je ne corresponds plus à leurs critères de vie ou à leurs croyances. De ce fait, j’ai toujours peur de m’affirmer, d’entrer en conflit ; peur du rejet, peur de ne pas être aimée. D’ailleurs, je me dévalorise à la moindre occasion, alors qu’en même temps, je vise la perfection.

Ma tête se penche contre la poitrine généreuse de la Dame qui résume ainsi le cheminement de mes pensées :

— Bonjour Amélie. As-tu besoin de l’approbation des autres pour avoir le droit de vivre ? La beauté réside dans l’imperfection. Je t’invite à cheminer vers le pardon, puis à développer une assurance tranquille. Cette confiance en toi naît dans le ventre et évite de rester confiné dans une attitude d’attente. Je suis là, toujours à tes côtés. De toute façon, il n’y a aucun besoin de combat, il n’y a pas d’attaque. C’est une illusion ; va à l’intérieur de toi.

Du ventre de la terre, surgit alors une énergie très dense. Elle chante un son sourd et puissant de basse fréquence, qui active mes deux premiers chakras. Cette force brute me demande d’abandonner mes luttes intestines. Ensuite, Dame Vétiver m’offre une petite fiole brune, cadeau de Tellus Mater.

Elle m’explique son contenu en quelques mots :

— C’est un macérât de pivoines qui permet de fluidifier l’énergie.

Après un temps de silence, elle ajoute avec un sourire :

— Si tu es face à un obstacle, il te donnera le courage de vivre librement, sans faux-semblant, et t’aidera à vivre selon tes croyances et ton intuition.

Ce soir-là, je m’endors d’un sommeil profond et réparateur. Au réveil, quelques gouttes de pluie tombent encore, mais le vent a faibli et un rayon de soleil timoré pénètre dans la faille. Toutefois, le problème reste posé : il me manque toujours un pont pour accéder à l’autre côté du ruisseau. Alors, je me rassieds. Je me masse doucement les pieds et le ventre avec l’huile de pivoine. Je savoure ce long moment dans la présence de chaque instant. Achillée a posé son museau sur mon cœur et a l’air d’apprécier ce bonheur, lui aussi. Est-ce dû au fait de lâcher prise et d’implicitement m’en remettre à Plus Vaste que moi ? En tout cas, la situation se débloque tout-à-coup.

Elle se trouve devant moi ! Elle, femme Déesse ou femme d’une autre nature, je ne sais pas… Elle est coiffée d’un bandeau, et porte une tunique courte dont les reflets irisés changent suivant ses mouvements. Avec ses ailes dans le dos, elle est vaporeuse et dégage une impression aérienne. Elle s’adresse à moi dans un souffle léger :

— Bonjour Amélie, je suis Iris, messagère de la Déesse. Je suis moi-même Déesse de l’air et je régule l’eau aux flancs des montagnes. Je vais t’aider.

Elle fait un grand geste avec le caducée qu’Elle tient en main, et le miracle s’opère : un magnifique arc-en-ciel – les sept couleurs : rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet, sont bien distinctes – apparaît tel un pont au-dessus du ravin. Ensuite, Elle tapote légèrement mon épaule et le garrot de la chienne.